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Paris, Lyon, Marseille racontées par leurs votes

Le géographe Jacques Lévy dresse et analyse pour « Le Monde » une cartographie des élections municipales de mars dans les trois premières villes de France

Et si la géographie politique nous parlait des manières d’habiter la ville mieux que les données socio-économiques ? Les cartes du dernier scrutin municipal dans les communes-centres de Paris, Lyon et Marseille sont, de ce point de vue, parlantes. Elles montrent des styles politiques de quartier nuancés, en proposant une association entre la liste arrivée en tête au tour décisif et celle arrivée en deuxième position. Le contraste entre Paris et Lyon, d’une part, Marseille, de l’autre, y est frappant.

Les prix de l’immobilier ne font pas le vote

Le cas parisien trouble par sa simplicité : une ligne de clivage est-ouest, ancienne, semble destinée à se reproduire à l’infini. En fait, l’idée d’une ligne de front entre deux mondes, riches et pauvres, ne tient pas. Clairement, le rapport gauche-droite ne correspond pas à une logique purement économique qui ferait des prix de l’immobilier des « prédicteurs » du vote. Ainsi, les 1er, 2e et 3e arrondissements ont des prix plus élevés que les 1er, 16e, et 17e.

La comparaison entre le 14e et le 15e est éclairante : ils ne votent pas du tout pareil. Le 14e se trouve solidement arrimé à gauche, résistant aux sirènes « bourge-cool » de NKM, tandis que le 15e se confirme symétriquement réfractaire au projet d’Anne Hidalgo. Or, si nous regardons les variables socio-économiques habituelles, ces deux arrondissements se ressemblent de manière étonnante. Ils ont justement des prix immobiliers quasiment identiques depuis vingt ans. Le revenu médian est légèrement plus élevé dans le 15e et il y a un peu plus d’étudiants dans le 14e, mais ce sont des nuances et, sur tous les indicateurs portant sur les types de ménages, le niveau de diplôme, la profession ou le statut d’occupation du logement, les similarités sont impressionnantes.

Si l’on veut comprendre la bifurcation qui, à partir des années 1970, fait diverger les deux quartiers, il faut s’intéresser à l’histoire urbaine. Dans les deux cas, on a des arrondissements autrefois contrastés qui comportaient encore des quartiers ouvriers dans les années 1960 et qui sont restés bien ancrés à droite dans les années 1970-1990. La libération progressive des terrains industriels et portuaires en bord de Seine, donc dans le 15e, qui ont permis des opérations immobilières consistantes et ont donné l’occasion d’une valorisation en rapport avec le voisin de l’autre côté du fleuve, le 16e arrondissement, élément incontestable des « beaux quartiers » parisiens. Au bout du compte, le 15e s’est transformé en annexe du 16e, tandis que le 14e rejoignait le vaste « croissant fertile » de la gauche, qui va du nord-ouest du 18e au 14e en passant par l’est et en englobant le Marais.

On peut résumer le processus d’une autre manière : le 14e est devenu un prolongement du Quartier latin, tandis que le 15e se situait à la rencontre d’une extension du 7e et du 16e, deux fleurons des beaux quartiers. Cela a été aidé par un processus bien connu, celui qui a souvent conduit à ce que, dans le même secteur angulaire (ici le sud-ouest), se reproduisent, par prolongement, vers la périphérie les spécialisations sociologiques du centre quand la ville s’étend.

Les habitants font l’espace politique

Cependant, ce n’est nullement mécanique et c’est l’Est parisien (3e, 4e, 10e, 11e, 12e, 19e, 20e), plus encore que les 13e et 14e, qui a progressivement capté l’essentiel de l’excédent des personnes à capital culturel élevé. Cela a été rendu possible par un chassé-croisé : départ de l’industrie mais aussi attraction de l’accession à la propriété et de l’habitat individuel pour les couches populaires, en même temps que la ville dense, mixte et dynamique attirait davantage les « classes créatives ». Ce sont ces individus qui, en définitive, accélèrent le mouvement : le 15e est ainsi à la fois attractif pour ceux qui rêvent du 16e arrondissement et répulsif pour ceux qui ne veulent surtout pas ressembler… à ceux qui rêvent du 16e. L’espace est aussi fait des spatialités de ceux qui l’habitent.

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A Lyon, les combinaisons sont plus variées qu’à Paris, avec la présence du Front national et du Front de gauche dans certains quartiers (même si ce dernier y est atypique). Il y a, dans les 1er et 5e arrondissements lyonnais, quelques situations hétérogènes où la liste gagnante change selon les bureaux du même arrondissement. Cependant, comme Paris, Lyon montre une bonne tenue de la gauche dans le centre, y compris dans des quartiers chers. Or, là encore, les prix de l’immobilier des arrondissements ayant clairement voté à gauche (1er et 4e) ou à droite (2e et 6e) sont très comparables.

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A Marseille, on a deux gauches, la populaire-communautaire-clientéliste, qui a à peine survécu dans les quartiers nord, et celle plus compliquée du centre, qui s’en sort honorablement dans le 1er arrondissement. Là, le prix du sol est proche de la moyenne communale : c’est un point d’équilibre entre la réurbanisation planifiée des quartiers centraux et les faibles revenus des résidents. Dans cette ville, la spécificité majeure se trouve dans le fait que les quartiers aisés se trouvent à l’écart du centre historique, dans les marges sud (7e, nord du 8e arrondissement), dont le contraste avec ses voisins (un prix de l’immobilier près de deux fois plus élevé qu’au centre) traduit l’histoire de la ville : l’abandon du centre par la bourgeoisie urbaine, déjà net au milieu du XXe siècle.

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Dans les trois villes, le choix de localisation des personnes qui ont le maximum de choix – stratégie de l’isolement ou stratégie du mélange – se révèle décisif et les orientations politiques se situent à la rencontre de ces options sociologiques et des dynamiques urbaines qu’elles engendrent. Autrement dit, il nous faut apprendre à lire l’espace politique autrement que comme une photocopie des différences de revenus ou de patrimoine. Les cartes électorales correspondent à des configurations plus larges dans lesquelles l’ambiance des quartiers joue un rôle important et où les préférences des habitants entre différents modèles d’urbanité sont essentielles. Choix d’habiter et choix politiques se répondent : ils sont deux expressions d’une même réalité que la géographie des votes reflète.

Une géographie fine du scrutin

Les cartes présentées ici fournissent une géographie détaillée des résultats du vote aux élections municipales des 23 et 30 mars 2014 dans les communes de Paris, Lyon et Marseille. Les résultats ont été collectés à l’échelle du bureau de vote. Chaque bureau est représenté par une « cocarde », la couleur extérieure indiquant la liste arrivée en tête au tour décisif, la couleur intérieure, la liste arrivée en seconde position.

Cette recherche a été menée, en collaboration avec Le Monde, par le laboratoire Chôros de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (Ogier Maitre, Manouk Borzakian, Carole Lanoix, Lucas Tiphine, Mirza Tursic, Jacques Lévy), avec le concours de Marie-Christine Doceul, Arthur Peyre (Géoconfluences, Lyon) et de Gabriel Ishkinazi (Aix-Marseille Université, Aix-en-Provence).

Jacques Lévy est professeur de géographie et d’urbanisme à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Il y dirige le laboratoire Chôros. Il a récemment publié Réinventer la France (2013, Fayard), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (avec Michel Lussault, nouvelle édition, 2013, Belin) et a réalisé un film, Urbanité/s (Chôros, 2013).

Jacques Lévy

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