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Menaces sur le patrimoine du XXe siècle

A l’instar de la Maison du peuple de Clichy-la-Garenne, dans les Hauts-de-Seine, plusieurs constructions remarquables sont en danger, bousculées par des investisseurs privés

Le geste est violent. Haute de 96 mètres, enveloppée d’une résille en béton fibré couleur pierre, la tour en forme de parallélépipède que Rudy Ricciotti, son auteur, appelle « le scoubidou géant », impose son écrasante présence, surplombant la Maison du peuple de Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) à laquelle elle est accolée. Si le projet voit le jour, l’un des bâtiments les plus importants de l’entre-deux-guerres, construit entre 1935 et 1938 par les architectes Eugène Beaudouin (1898-1983) et Marcel Lods (1891-1978), assistés en particulier par le constructeur Jean Prouvé (1901-1984), risque de ne plus être que l’ombre de lui-même, oblitéré par son excroissance de 27 étages.

Cette intrusion, née de l’appel à projets Inventons la Métropole du Grand Paris, dont l’objectif est de créer des passerelles entre les mairies et des investisseurs potentiels, pourrait créer une situation inédite : en dépit des textes qui devraient lui garantir une nécessaire protection, jamais un bâtiment contemporain à haute teneur patrimoniale ne serait à ce point bafoué. « Les appétits suscités par la spéculation immobilière dans le cadre du Grand Paris sont-ils -au-dessus des lois ? », s’interroge le conservateur général honoraire du patrimoine, administrateur de Sites &  Monuments, Bernard Toulier. Rudy Ricciotti, lui, défend ardemment sa tour, « qui permet de sauver la Maison du peuple » ajoutant que « ce n’est pas la première fois qu’il y a covisibilité – deux éléments mis en relation par un même regard – entre deux bâtiments ».

Le projet, porté par le groupe Duval, prévoit d’installer dans la tour un hôtel de luxe Hyatt, un restaurant gastronomique, ainsi qu’une centaine d’appartements de grand standing. La Maison du peuple devrait, elle, être restaurée afin d’accueillir un concept de type  cuisine et culture où cohabiteraient un pôle fooding et services et un espace de présentation des collections permanentes du Centre Georges-Pompidou, partenaire de l’opération.

Bien que diffusée de manière publique à partir de l’automne 2017, l’information était passée inaperçue jusqu’à ce que l’association Docomomo France ne donne l’alerte.

« Il nous semble que l’importance et le caractère exceptionnel de la Maison du peuple n’ont pas été réellement appréhendés dans cette opération, s’est inquiété Richard Klein, professeur à l’Ecole nationale supérieure d’architecture et du paysage de Lille, président de l’association, qui œuvre en faveur de la documentation, de la valorisation et de la protection de l’architecture, de l’urbanisme et des paysages du XXe  siècle. Comment comprendre que le plus haut degré de protection patrimoniale français puisse autoriser une telle intervention et sa disproportion ? »

Une lettre ouverte, publiée le 18  avril, a mobilisé autour de Docomomo de grandes figures de l’architecture mondiale, dont le Britannique Kenneth Frampton, Lion d’or de la Biennale d’architecture de Venise 2018, mais aussi l’animateur Stéphane Bern, à peine promu M.  Patrimoine de l’Elysée, qui n’avait pas caché son intérêt pour les créations du XXe  siècle lors de la présentation du Loto du patrimoine, jeudi 31  mai. Car la Maison du peuple de Clichy-la-Garenne n’est pas seulement l’incarnation des rêves bâtisseurs du Front populaire. Elle est également une étape de référence dans l’évolution de la construction à ossature métallique au XXe  siècle.

Avec son système de cloisons, de planchers mobiles et son toit rétractable, « la spectaculaire machine de Clichy », selon l’expression de l’historien de l’architecture Jean-Louis Cohen, annonce la polyvalence, la flexibilité et la mobilité des architectures au-delà des années 1950. Elle est, à ce titre, la mère spirituelle du Centre Georges-Pompidou dont le président du jury du concours n’était autre que Jean Prouvé.

La règle des abords bafouée

Sur son blog, l’architecte-urbaniste en chef de l’Etat et conservateur au Centre des monuments nationaux, Laurent Alberti, parle d' »une magistrale leçon d’avant-garde (…).Un petit morceau de grâce, de verre et de métal. Mi-prisme, mi-lanterne », dont une maquette de belle facture trône en bonne place dans la galerie d’architecture -moderne et contemporaine de la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris. La Maison du peuple est classée depuis le 30  décembre 1983 au titre des Monuments historiques, un niveau comparable à celui de l’Arc de triomphe ou de la villa Savoye. Imagine-t-on le même genre de greffe que celle de Clichy, plantée sur le toit du grand œuvre de Le Corbusier  à Poissy (Yvelines) ?

Si la règle dite « des abords », censée interdire à moins de 500 mètres l’émergence d’édifices pouvant entraver la visibilité d’un monument historique, semble écartée à -Clichy-la-Garenne (le rajout s’opérant dans le corps même de l’objet classé), la loi semble par ailleurs sans ambiguïté : « Aucune construction neuve ne peut être adossée à l’édifice protégé sans accord préalable du ministre. » Docomomo s’en est ému.

Toute la chaîne de commandement institutionnelle a été saisie de l’affaire : le 27  mars, Richard Klein a informé l’Elysée, par l’intermédiaire de sa conseillère culture et communication, Claudia Ferrazzi, du « massacre annoncé d’une œuvre majeure du patrimoine du XXe  siècle » ; peu de temps auparavant, Jack Lang, plusieurs fois ministre de la culture entre 1981 et 1993, à l’origine du classement du bâtiment, a indiqué à Françoise Nyssen, actuelle maîtresse de la rue de Valois, à quel point « une menace planait sur la Maison du peuple de Clichy ». Seule cette dernière a répondu, expliquant avoir « saisi la direction générale des affaires culturelles d’Ile-de-France afin que ce dossier fasse l’objet d’un examen attentif par ses services ».

Toutes les créations architecturales notables des XXe et XXIe  siècles ne font pas l’objet d’un classement ou d’une inscription aux Monuments historiques. A partir de 1999 a été instauré le label Patrimoine du XXe siècle, remplacé le 31  mars 2017 par la mention « Architecture contemporaine remarquable ». « Cette reconnaissance, souligne l’inspecteur général des monuments historiques, François Goven, n’entraîne pas de conséquence à caractère réglementaire pour son propriétaire, fondant avant tout son intérêt sur une démarche de pédagogie. » Autrement dit, le label signale la beauté du geste, mais n’en prévient pas les atteintes.

« Une espèce de malédiction »

De manière cette fois-ci irrémédiable, puisque les travaux ont débuté, un autre édifice contemporain va être radicalement remis en cause dans son intégrité pour des raisons tout aussi sonnantes et trébuchantes : l’ancienne Caisse d’épargne de Toulon, devenue en  2003 le siège de la Métropole Toulon Méditerranée et désormais acquise et exploitée par Altarea Cogedim. Au programme du Métropolitain – nom de l’opération : 48 logements de standing, tous déjà vendus, des commerces et un hôtel quatre étoiles géré par le groupe Okko.

Construit entre 1965 et 1969 par Alfred Henry, Jean Beauregard, Jacques Chapon et Emile David, l’édifice bénéficie du label Architecture contemporaine remarquable. Il adopte le style architectural dit « international », dans la lignée des disciples du Franco-Suisse Le Corbusier, du Brésilien Oscar -Niemeyer ou de l’Américain Philip Johnson. La société immobilière a annihilé le caractère originel du projet, en ajoutant deux blocs de plusieurs niveaux, de part et d’autre de la tour carrée centrale de 9 étages, jusqu’alors aérienne. Elle a détruit l’effet de socle et d’élancement de l’ensemble, jusqu’alors particulièrement sensible et heureux à l’angle de la grande place de la Liberté de Toulon.

« Le relooking confié à l’agence marseillaise Tangram, qui aurait pu se contenter d’une mise aux normes et d’un rafraîchissement général (avec le retrait des scories accumulées depuis sa construction), se transforme en une remise en question -radicale de l’architecture d’origine ! », déplorait, en février  2015, alors qu’il n’était pas -encore trop tard, le Syndicat des architectes du Var. En vain.

Le patrimoine architectural contemporain subit « une espèce de malédiction que le cas de Clichy-la-Garenne résume bien », affirme Jean-Louis Cohen. Pour lui, nous sommes face « à une convergence de facteurs » : « politique », c’est-à-dire effacer les traces symboliques du passé ; « esthétique », c’est gris, c’est moche, ça n’a donc pas de valeur ; « dogmatique », avec un manque d’imagination de la part des élus ; et « spéculatif ». Sur ce dernier point, particulièrement sensible aux abords de Paris, le conservateur Bernard Toulier ne mâche pas ses mots : « Le ministère restera-t-il insensible au chantage exercé par les investisseurs privés qui viennent au secours de l’Etat et des collectivités pour restaurer les bâtiments et sites patrimoniaux en déshérence ? »

Dans les Hauts-de-Seine, après la Maison du peuple à Clichy-la-Garenne, la menace plane sur l’Ecole de plein air de Suresnes, joyau architectural des mêmes Beaudouin et Lods, et sur l’Ecole d’architecture de Nanterre, réalisée par Jacques Kalisz et Roger Salem en  1972. Il est à craindre que d’autres ne suivent.

Jean-Jacques Larrochelle

 

« Restaurer un lieu, c’est aussi restaurer les situations sociales et politiques »

L’architecte François Chatillon estime que l’on ne sait pas s’occuper des édifices récents

François Chatillon est architecte en chef des Monuments historiques. Son équipe a restauré des joyaux du XXe  siècle : les halles du Boulingrin de Freyssinet à Reims, l’appartement-atelier de Le Corbusier à Boulogne-Billancourt (Hauts-deSeine) et sa Cité de refuge à Paris, ainsi que la -piscine des Amiraux, de Sauvage ou la Maison des sciences, de l’homme de Lods, Depondt et Beauclair.

Quelles sont les difficultés qui freinent les interventions sur des constructions contemporaines ?

Le problème est l’apparente proximité des architectes avec le patrimoine récent. On croit le connaître parce que les techniques paraissent similaires. Bien que l’on soit souvent dans un mode analogue, de type industriel, les choses ont beaucoup changé. Les constructions d’il y a trente ans semblent simples au niveau conceptuel, mais elles sont très complexes dans le détail. La proximité historique laisse croire aux architectes qu’ils peuvent facilement intervenir, c’est faux. Il y a cette fausse idée que tout le monde peut maîtriser ce patrimoine.

Les choses ne sont-elles pas en train de changer ?

Il y a un intérêt récent pour ce patrimoine. Il faut s’en réjouir, mais nous n’avons pas encore les outils pour bien s’en occuper. Le travail est assez simple, mais long. Avant tout programme, il faut faire des études préliminaires pour ce que l’on appelle la valorisation : par l’analyse, par les coûts, par le regard, par l’étude scientifique. Il faut arriver à se poser la question : est-ce que ça a une -valeur, et laquelle ?

La présence d’un architecte du patrimoine dans les équipes offre-t-elle une garantie légale ?

L’architecte du patrimoine n’est pas un représentant de l’Etat. Il a fait le plus souvent une formation à l’école de Chaillot. Pour un -projet de type  » greffe contemporaine  » où se pose un problème patrimonial, on l’intègre dans l’équipe. Il se crée, aussitôt, et c’est un drame français, une séparation des pouvoirs : d’un côté l’architecte du patrimoine qui s’occupe, souvent plutôt bien, de l’objet historique ; de l’autre, l’architecture, la vraie, la belle, celle qui porte les grandes idées. Je m’oppose à cela. Il faut une intelligence collective. Il ne peut y avoir qu’un seul projet.

D’où vient cette séparation ?

En France, les années 1920 marquent cette coupure. Mille neuf cent vingt-cinq, c’est l’année du pavillon de l’Esprit nouveau de Le Corbusier. Et 1929, l’année du pavillon allemand de Barcelone de Mies van der Rohe. Ce qui précède échoit aux architectes du patrimoine ou aux architectes des Bâtiments de France (ABF) ; tout ce qui suit aux autres. Et pas question que les premiers fourrent leur nez chez les seconds. Et inversement. On ne voit pas cela en Espagne ou en Norvège.

Vous dites souvent :  » Ce n’est pas l’objet qui est important, c’est ce qu’il nous raconte.  » Que voulez-vous dire ?

Restaurer, c’est faire de l’architecture, c’est faire un projet, c’est aussi restaurer les formes de -situations sociales, de situations politiques qui doivent être relues, revues, revisitées, remises en -actualité. Le véritable scandale de l’opération menée sur la Maison du peuple de Clichy-la-Garenne n’est pas d’ordre esthétique, -concernant le projet de Rudy Ricciotti qui a planté une tour dans le corps d’un bâtiment classé. L’analyse politique est très simple. Il y a ici une histoire sociale forte liée à une époque où l’on essayait de -tirer les gens vers le haut. Cette utopie s’est fracassée. Mais -mettre des appartements de luxe à cheval sur la Maison du peuple, c’est mépriser son histoire -sociale. C’est à l’architecture ce que Donald Trump est aux droits de l’homme. Et tout ça, sans avoir le courage de la démolir.

Quelles incidences les règles de normalisation ont-elles sur le patrimoine du XXe  siècle ?

Cela ne viendrait à l’idée de -personne de mettre une trappe de -désenfumage sous chacune des voûtes d’une cathédrale. Pour le patrimoine moderne, personne n’hésite. Le patrimoine du XXe  siècle meurt de cette normalisation. Quand je vois qu’on envisage – car c’est dans le programme – une isolation par l’extérieur des tours Nuages de Nanterre – construites en  1977 par Emile Aillaud – , je me dis que quelqu’un est tombé sur la tête. Un bardage, une chaussette en bois qui va respecter l’idée de nuage, c’est risible.

propos recueillis par Jean-Jacques Larrochelle

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