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Les mégalopoles sont-elles l’avenir de l’Afrique ?

Les villes du continent connaissent une explosion de leurs populations. Cette croissance rapide peut être une chance, à condition de vite régler les défis qu’elle pose.

L’Afrique connaît-elle une explosion urbaine ?

Il n’y a guère de doute de ce point de vue. Essentiellement rurales à l’heure des indépendances, les populations d’Afrique deviennent de plus en plus urbaines. Les grandes cités explosent. Lagos, la capitale économique du ­Nigeria, qui ne comptait que 325 000 habitants en 1950, en abritait 10,7 millions en 2010. Selon les prévisions, elle devrait encore grossir pour atteindre 15,8 millions d’habitants en 2020 et 18,8 millions en 2025. La croissance la plus rapide au monde.

Le cas de Lagos n’est pas isolé. Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, doit pour sa part passer de 200 000 personnes en 1950 à plus de 12 millions en 2020. Selon l’ONU, la ville gagne 63 habitants par heure. Reste que le taux d’urbain, avec 37 % pour l’Afrique subsaharienne selon la Banque mondiale, se trouve toujours très en dessous du niveau mondial qui frise les 60 %. Comme toujours sur un continent aussi vaste, ce chiffre cache d’immenses disparités : près de 80 % des Gabonais vivent en ville, contre à peine plus de 15 % au Niger.

De la même manière, les villes d’Afrique sont très différentes et les affres dont peut souffrir Johannesburg, en Afrique du Sud, ne sont pas ceux de Dar es Salam ou de Conakry. La concentration des populations africaines dans les villes, due pour l’essentiel à un exode rural qui s’accélère, est curieusement un phénomène qui a longtemps été peu traité par les grandes institutions internationales. Ces dernières restaient concentrées sur la lutte contre la pauvreté dans les campagnes. Elles viennent de découvrir l’ampleur de la tâche.

Quels problèmes cela pose-t-il ?
La rapidité de la croissance des capitales a mis ces villes sous une immense pression. « Les nations africaines sont confrontées à des défis énormes pour essayer de fournir une justice sociale, une vie correcte, des services et du travail à sa population qui s’urbanise rapidement », résume l’ONU-Habitat dans son dernier rapport. Les infrastructures de ces cités, le plus souvent très récentes, n’ont pas suivi. Au final, dans ces agglomérations surpeuplées, une majorité des habitants (60 %) vit dans des bidonvilles. Une proportion qui se réduit parfois comme à Dakar, mais qui le plus souvent augmente, comme à Kinshasa passant de 60 % en 1969 à 75 % aujourd’hui.

Une étude de la Banque mondiale publiée en février 2016 souligne ainsi que 70 % des urbains ne disposent pas d’eau courante, de toilettes ou d’électricité. Ce manque d’électricité, complet ou partiel, qui touche 69 % des foyers, est sans doute le sujet le plus délicat. Au Sénégal, les « délestages » (coupures de courant) ont largement occupé la campagne présidentielle de 2012 et demeurent encore un thème politique majeur.

Le manque de services publics, tant dans le domaine de la santé que de l’éducation ou des transports, est également criant. Or, les investissements colossaux nécessaires à une rénovation des divers réseaux sont hors de portée des gouvernements. « Nous voyons là le résultat des politiques d’ajustements structurels imposées par les bailleurs dans les années 1990. Ils ont poussé à couper dans les coûts dans les administrations, des services et d’infrastructures », accuse l’économiste Jean-Marie Cour. Cette surpopulation et ce chômage ne sont pas sans engendrer des risques de déstabilisation politique, à l’image des « classes dangereuses » européennes.

Les villes africaines sont-elles une solution à la pauvreté ?
Il existe un lien net, quoique peu maîtrisé, entre l’urbanisation et l’enrichissement d’une société. L’essor économique européen au début du XXe siècle s’est fait en parallèle de celui des villes. Il en a été de même pour l’Asie du Sud-Est à la fin de ce même siècle. Selon la Banque mondiale, les grandes métropoles d’Afrique souffrent de défauts qui pourraient cependant mettre à mal ce modèle. Le premier problème soulevé est la pauvreté des résidents (1 018 dollars par an) quand les Asiatiques disposaient de 3 617 dollars au même taux d’urbanisation. Mais le plus gros défi mis en avant par les experts est la dispersion et le manque de concentration des capitales. Conséquence : les travailleurs potentiels ne peuvent se rendre en une heure de trajet qu’à 10 % des emplois possibles, contre près de 100 % à Paris.

Ce problème est aussi lié au manque de routes carrossables et de transports collectifs souvent rares et chers. À Nairobi, au Kenya, plus de 40 % des déplacements se font à pied ou à vélo. Et à Lagos, au Nigeria, le coût moyen de deux trajets représente quasiment 100 % du revenu quotidien moyen. Résultat : les entreprises, faute de main-d’œuvre notamment, ne sont pas compétitives et le chômage ne baisse pas. « C’est un cercle vicieux dont on n’a pas toujours conscience », analyse Ede Ijiasz-Vasquez, expert en développement social.

Les conclusions de la Banque mondiale sont néanmoins contestées. Dans une autre étude de 2015, le cabinet PwC mettait en avant le riche capital humain de l’Afrique. Jean-Marie Cour y voit lui « un afro-pessimisme à la vie dure » et « une habitude de s’accrocher à des solutions toutes faites ».

Les mégalopoles sont-elles dans une impasse ?
Pour les experts, s’il y a une crise de croissance, les possibilités offertes sont immenses. « L’enjeu le plus urgent est de régler le problème du foncier. La plupart des villes souffrent d’un manque de clarté à ce sujet. Elles se sont souvent développées sur d’anciennes terres agricoles dont les droits traditionnels n’ont pas été purgés. Posséder de manière légale un terrain est souvent donc long et complexe », souligne l’économiste Serge Michailof. Disposer plus aisément d’une propriété permet aux entreprises d’investir plus facilement et avec plus de sécurité, mais améliore aussi l’habitat. « On se rend compte que lorsque les ménages sont propriétaires, même dans des quartiers difficiles, ils investissent très vite dans leurs logements et améliorent sensiblement leurs conditions de vie », continue-t-il. Cela facilite aussi l’installation des réseaux (eau, égouts, électricité).

Les villes africaines manquent également de ressources. Les impôts locaux, fonciers notamment, n’existent parfois pas et quand ils sont là ne sont que très peu collectés. Or, il existe des habitants riches qui peuvent renflouer les budgets étiques des municipalités. Reste que cette hypothèse demande aux pouvoirs de brusquer une classe aisée qui est aussi souvent politiquement puissante. Les experts s’accordent en revanche à dire que les obstacles à la mise en place de systèmes électriques ne sont pas insurmontables. L’Afrique dispose d’un potentiel hydroélectrique ou solaire très important. Une réforme des transports collectifs peut être aussi amorcée à des coûts supportables.

Faut-il freiner la croissance urbaine ?
Le désir de maintenir des populations dans les campagnes où l’emploi apparaît plus simple et les risques d’explosions sociales plus circonscrits est affiché par plusieurs gouvernements. Or, pour les spécialistes, cela semble improbable. « Tenter de lutter contre l’urbanisation est un leurre. La raison en est simple. On vit mieux dans les villes qu’à la campagne. Même dans les bidonvilles, le taux de mortalité infantile est nettement plus bas que dans les villages », affirme Gilles Pison, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined).

Le taux de croissance des populations rurales, notamment au Sahel, doublé d’une raréfaction des sols cultivables rend de toute manière quasi inexorable l’exode. Au Niger, les familles sont si larges qu’au moins deux ou trois fils doivent quitter les villages pour trouver le moyen de survivre. Tout en estimant peu probable le maintien dans les campagnes, Serge Michailof voit une solution dans un schéma intermédiaire : « On peut éviter que les capitales gonflent exagérément avec son lot de problèmes, si on aide à la migration vers des villes moyennes, même de 5 000 à 10 000 habitants. » Ces cités sont souvent oubliées alors qu’elles offrent pour les jeunes ruraux bien des attractions et des possibilités de travail.

 

Tanguy Berthemet

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