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Le Mirail à Toulouse, de l’utopie sociale à la déliquescence

Edifiée avec la volonté de favoriser les échanges entre ses habitants, la ville nouvelle est devenue un ghetto.

Ce fut la gloire de Toulouse. Les urbanistes accouraient pour voir Le Mirail (le miroir en occitan), ville nouvelle composée de grands immeubles en tripodes de dix à quatorze étages répartis dans de vastes espaces verts. C’était un urbanisme de rupture. Son concepteur, Georges Candilis, ancien élève de Le Corbusier, voulut favoriser les échanges en construisant une grande dalle piétonne et commerçante entre les immeubles. Dans les barres, des coursives reliaient les appartements.

Le maire Louis Bazerque (SFIO) lança la plus grande ZUP (zone à urbaniser en priorité) de France en 1961, alors que Toulouse avait gagné 50.000 habitants en cinq ans. Objectif : urbaniser 800 hectares à l’ouest de la Ville rose pour loger 100.000 habitants. Choisi en 1962, Georges Candilis voulait «faire des quartiers qui soient vraiment des centres et pas des dortoirs», avec des commerces et un centre culturel. Mais il manqua de moyens car l’Etat accorda peu d’aides et les promoteurs privés investirent peu à cause des contraintes. L’urbaniste ne faisait pas de ségrégation architecturale entre les HLM et les copropriétés. Contre l’automobile triomphante, il voulait «laisser la place à l’homme» avec la dalle surélevée. Il conserva de grands espaces verts, un château du XVIIIe siècle et ajouta un lac. Les appartements sont grands et chauffés par l’incinérateur d’ordures ménagères de la ville.

Zone de sécurité prioritaire depuis 2012

Candilis ne put appliquer vraiment ses principes que dans la cité de Bellefontaine, terminée en 1972, avec 95% de HLM. La construction du Mirail nourrit la polémique à l’élection municipale de 1971, et Louis Bazerque fut battu par Pierre Baudis (centre droit). Le nouveau maire poursuivit l’édification de la cité voisine de La Reynerie mais sans le principe d’égalité : les copropriétés sont au bord du lac, les HLM derrière. En désaccord, Candilis partit en décembre 1971 pendant qu’il construisait l’université des lettres du Mirail dans un troisième quartier composé cette fois de maisons. «Dès 1973, le ministre Olivier Guichard arrête les ZUP et développe l’accession à la propriété et l’habitat pavillonnaire», rappelle Marie-Christine Jaillet, directrice de recherche en études urbaines au CNRS et présidente du Conseil de développement de Toulouse Métropole. Le Mirail compte 10.200 logements au lieu des 25.000 prévus, dont deux tiers de HLM, et 25.000 habitants. La mixité sociale ne dure pas longtemps car le rêve de la maison individuelle fait partir la classe moyenne. Ne restent que les plus pauvres et les immigrés arrivés en nombre avec le regroupement familial. En difficulté, Le Mirail entre dans la politique de la ville, dès 1983, et est classé zone de sécurité prioritaire en 2012. Il est devenu un ghetto au taux de chômage voisin de 40%, où le trafic de drogue prospère. Des émeutes éclatent en 1998 et 2005. L’évocation du Mirail est si péjorative que l’université vient de se rebaptiser «Jean Jaurès»…

Depuis 2003, Le Mirail et les ZUP voisines du Sud-Ouest toulousain font l’objet d’un « grand projet de ville » de requalification, d’un montant de 727 millions d’euros. Il vise à recréer une mixité sociale en détruisant 2.000 logements et en reconstruisant des immeubles plus petits en accession à la propriété. La dalle piétonne a été détruite et de nouvelles rues ouvrent les cités sur la ville. Des barres sont démolies contre l’avis d’une majorité d’habitants. Mais on a peu reconstruit et les promoteurs ont du mal à vendre les appartements. «La mixité sociale n’a pas été rétablie, c’est difficile avec la xénophobie et les craintes pour la scolarisation des enfants», constate Marie-Christine Jaillet.

Laurent Marcaillou

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