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Le bonheur total au bureau

Don’t worry, be happy

Open space moderne, flex office, entreprise libérée, méditation : le bien-être sur toute la ligne

C’est des États-Unis, vers où les regards se tournent, qu’est venue la nouveauté. Le bien-être au travail ne s’est changé en aspect décisif qu’un siècle après la naissance de la vie de bureau massive. On s’est aperçu presque soudainement qu’en se sentant bien à son poste, l’employé était plus productif. Les choses ont commencé à évoluer avec les mentalités. Le niveau du salaire a fini de représenter la seule finalité d’un emploi pour les nouvelles générations, et beaucoup de critères entrent en considération pour influer sur le bien-être. Avant même d’évoquer le sentiment d’utilité de chacun, les espaces de travail et l’organisation du temps sont devenus une préoccupation des décideurs (ou devraient l’être) : il faut placer ses employés dans les meilleures conditions possibles pour les rendre productifs et limiter le présentéisme.

La tendance est à la disparition des murs, et l’expression “on va vous montrer votre nouveau bureau” risque d’être dépassée pour la plupart des employés des générations X, Y, et Z. Le bureau solitaire est voué à s’estomper, vestige de temps anciens. “L’espace de travail est chargé de sens. Les grands bureaux individuels, les murs capitonnés créent des tours d’ivoire, des mythes, explique Ulysse Dorioz, jeune directeur de la transformation à la région Ile-de-France. Et communiquer ensuite avec le personnel devient très compliqué.” Les bureaux du conseil régional Ile-de-France ont récemment connu un changement radical après l’élection de Valérie Pécresse à la tête de la collectivité fin 2015. Ils ont quitté le cossu VIIe arrondissement de la capitale et ses bureaux individuels pour tous pour de confortables open spaces flambant neufs à Saint-Ouen (93) au nord de la célèbre ligne 13 du métro parisien.

“Nous sommes tous à la même enseigne, avec une bonne chaise, un bon bureau, un bon ordinateur et rien d’autre, annonce Ulysse Dorioz. Si le chef a besoin de ça, tous les autres l’auront aussi”

“Nous sommes tous à la même enseigne, avec une bonne chaise, un bon bureau, un bon ordinateur et rien d’autre, annonce Ulysse Dorioz. Si le chef a besoin de ça, tous les autres l’auront aussi.” La volonté de la région était de rassembler au même endroit les 11 sites existants, de sortir d’un fort cloisonnement qui venait à bout de tout et même du Wifi. Embrasser la modernité n’était pas permis au sein des bâtiments du quartier des ministères et des ambassades. Les économies de loyer ont été redirigées en partie vers la qualité des équipements de chacun, nous dit-on alors à la région IDF.

L’open space a changé

“Il a fallu sensibiliser le monde de l’entreprise et surtout les ressources humaines, témoigne Odile Duchenne, directrice générale d’Actineo, observatoire de la qualité de vie au bureau. Au début, ils me prenaient de haut alors qu’aujourd’hui tous l’ont compris.” Actineo fonctionne sous l’égide d’Alain d’Iribarne, chercheur au CNRS, pour qui la performance au travail est liée avec l’aménagement des espaces. Pourtant, le passage aux open spaces n’était pas du goût de tous, notamment à la région Ile-de-France avant le déménagement. “Tout le monde avait des fantasmes dans la tête, se souvient Ulysse Dorioz. Nous sommes allés voir des open spaces modernes dans de grands groupes comme L’Oréal, Danone ou la Société Générale, emmenant en 3 mois près de 700 de nos agents, qui en ressortaient souvent convaincus mais craintifs de l’équivalence dans le public.”

“Ces nouveaux open spaces conjuguent le meilleur des bureaux isolés qui fragmentent la collaboration et du tout-open-space ringardisé et inadapté à l’efficacité”

C’est que la mauvaise réputation de l’open space n’était plus à faire. Les espaces ouverts des années 1980, à leur arrivée en France, étaient trop ramassés, bruyants et ne respectaient pas l’espace vital nécessaire. Porter des écouteurs pour ne plus rien entendre d’autre que la musique est un mauvais signal. La qualité du travail s’en ressentait forcément. “Un bon aménagement joue sur la concentration et l’irritabilité, abonde Odile Duchenne. Il faut traiter l’acoustique des sols, des murs et du plafond, il y a là une vraie science.” Ces nouveaux open spaces conjuguent le meilleur des bureaux isolés qui fragmentent la collaboration et du tout-open-space ringardisé et inadapté à l’efficacité.

Le flex office pour combattre le présentéisme

De plus en plus de groupes et même d’administrations entrent également dans l’ère du flex office. Le cloud et les ordinateurs portables ont porté un sacré coup à la de la sédentarité maximale, une des causes du présentéisme – être à son poste et s’en contenter dans une routine infernale et interminable. “L’idée est aussi de comprendre comment les employés travaillent pour adapter les espaces en fonction”, témoigne Angelika Mleczko, fondatrice de l’Étincelle CHO pour la formation de chief happiness officer (voir encadré). Si tous les métiers ne le permettent pas forcément, bouger n’est plus un problème en fonction de sa tâche à un instant T. “Vous serez dans l’open space le temps de lire et taper quelques mails et après vous irez investir une salle isolée, réservée à ceux qui ont besoin de concentration. Le lendemain, une salle plus grande sera disponible pour travailler en équipe”, témoigne Odile Duchenne. Une visite détaillée du nouveau siège de la région IDF confirme toutes ces possibilités et la modernité de la disposition.

“Les gens sont libres de gérer leur temps comme ils le souhaitent si leurs missions sont accomplies dans les temps impartis”

Une modernité qui se répercute sur le management. “Les gens sont libres de gérer leur temps comme ils le souhaitent si leurs missions sont accomplies dans les temps impartis”, confirme Ulysse Dorioz. Les agents qui le souhaitent peuvent décaler leurs heures afin d’éviter les moments compliqués de la ligne 13, matin et soir. Il existe différents espaces pour boire des cafés, se détendre, des espaces restaurants, ou encore une salle de sport toute équipée ouverte toute la journée avec vestiaires. Aujourd’hui, ce sont de grands groupes privés qui viennent visiter cette administration.

Des activités pour souffler

“La prévention santé est un point important, insiste Angelika Mleczko. Les difficultés liées à la sédentarité comme l’obésité ou encore le burn-out peuvent être combattus par de l’activité physique ou de la méditation.” De plus en plus d’entreprises proposent des activités annexes le midi. Car le bien-être au travail est avant tout une démarche personnelle que certaines activités peuvent améliorer si on joue le jeu. “Les entreprises doivent se concentrer sur quelques activités, conseille Angelika Mleczko. Nous sommes là pour bosser, mais si on a des moments de pause, il est bon que les gens aient le temps de se poser sur une activité précise et bien animée.”

“De plus en plus d’entreprises proposent des activités annexes le midi. Car le bien-être au travail est avant tout une démarche personnelle que certaines activités peuvent améliorer si on joue le jeu”

Les Jardins de Gally proposent eux une approche verte. Ce qui n’était au départ que des éléments de décoration des bureaux avec des plantes s’est transformé en une activité liée au bien-être. “Vous trouverez nombre d’enquêtes sérieuses disant que le végétal au bureau a un vrai impact positif, intervient Pierre Darmet, responsable marketing, communication et développement commercial des Jardins de Gally. Edward Wilson, un des pères du mot ‘biodiversité’, a défini le concept de biophilie montrant que l’humain avait ce penchant pour le vivant, où qu’il vive.” Le bureau fertile est l’une des activités que proposent les Jardins de Gally, animée par un jardinier. Il s’agit de créer un espace intérieur ou extérieur, de la conception à la réalisation en passant ensuite par son entretien. Les animations se veulent instructives et enrichissantes. Le jardinier joue également un rôle de conseiller. “Ici ,le végétal vient se mêler à l’immobilier, insiste Pierre Darmet. Il ne faut pas séparer, on hybride tout, l’espace de bureaux, de repos, de restauration comme ce que nous avons proposé à la Station F à Paris pour le restaurant La Felicita.” Dans la même veine du rapport au vivant se développe la possibilité de venir travailler avec son animal.

Le travail libéré

Enfin, le bien-être passe évidemment par l’épanouissement du collaborateur dans son activité. Dans un monde qui évolue, la répétition des tâches sans (se) poser de question ne fait plus recette. Le concept d’entreprise libérée gagne du terrain, cette forme organisationnelle dans laquelle les salariés sont totalement libres et responsables dans les actions que eux (et non leur chef) jugent bon d’entreprendre.

“Le concept d’entreprise libérée gagne du terrain, cette forme organisationnelle dans laquelle les salariés sont totalement libres et responsables dans les actions que eux (et non leur chef) jugent bon d’entreprendre”

Les nouvelles générations sont en quête d’autre chose et les entreprises s’adaptent. “L’homme se réalise par l’action et ne rien faire ne lui est pas profitable”, expose Alexandre Gérard d’Inov’on, un groupe qui propose plusieurs services dont l’accompagnement d’entreprises dans leur transformation managériale. “On essaye de favoriser la confiance libérée, de donner de la responsabilité à tous en déconstruisant l’organisation pyramidale actuelle.” L’entreprise se réinvente au contact du bien-être.

Benjamin Pruniaux.


Sous le curseur de l’Ibet, indice de bien-être au travail

Mesurer le bien-être des employés dans une entreprise est déterminant. Si tout le monde est d’accord pour établir un lien de cause à effet direct entre bien-être et productivité, évaluer le niveau de ce bien-être est indispensable pour objectiver cette relation. C’est ce que propose l’Ibet, l’acronyme d’indice de bien-être au travail, créé voilà bientôt 10 ans par le cabinet Mozart Consulting avec l’appui du groupe Apicil, spécialiste français de protection sociale.

L’Ibet est censé “évaluer le risque socio-organisationnel au sein de l’entreprise et propose de distinguer les plans d’actions d’amélioration continue de l’efficacité opérationnelle”. Sous ce libellé complexe, l’idée est que l’indice permettrait aux décideurs de mesurer divers aspects de l’organisation et d’établir certaines statistiques révélant l’engagement des salariés, pour in fine remédier à un problème. S’il est régulièrement calculé, il devient un indicateur pertinent de ce que l’on nomme le climat au travail. Ses statistiques sont basées, par exemple, sur l’absentéisme, les sorties forcées et une petite vingtaine de facteurs en tout, ne nécessitant aucun questionnaire car issus du big data. S’il n’est pas parfait, l’indice a le mérite de transmettre des données évolutives sur la durée, permettant à l’entreprise d’ajuster le tir au besoin.

En 2017 et 2018, l’Ibet, qui se penche sur quelque 18 millions de salariés du privé en France, a atteint 0,75 sur un indice national allant de 0 à 1. Or, sous les 0,85, l’indice n’est pas satisfaisant et correspond depuis deux ans à un engagement situé entre “dégradé” et “contraint”. Le BTP et les services à la personne sont les principaux touchés avec 0,70. À l’opposé, l’énergie et l’environnement ou les secteurs de la banque et de l’assurance se portent bien (0,85). Par le biais de l’Ibet, on calcule alors pour 2018 un coût moyen par salarié du “désengagement réciproque et de non-disponibilité” de 13 340 euros, imputable pour 40 % à la QVT, la qualité de vie au travail.


Chief happiness officer, le bonheur qui divise

Une fois le lien établit entre efficacité et bien-être au travail, on a vu apparaître des nouveaux postes dans les entreprises qui ont senti l’air du temps, pas toujours avec sincérité. Le chief happiness officer est l’un de ceux-là et n’a pas toujours été bien accueilli en raison d’un nom trop grandiloquent. “Le vrai sujet n’est pas notre nom mais la maltraitance dans l’entreprise, coupe Angelika Mleczko, fondatrice de l’Étincelle CHO, cabinet de consulting et de formation. Dans ma précédente carrière dans l’événementiel, j’ai pu remarquer, en côtoyant de grands groupes, à quel point, grâce à du team building, les gens pouvaient enfin être eux-mêmes.”

Le poste de CHO est né aux États-Unis, plus précisemment dans la Silicon Valley, il y a près de 10 ans. Il est le cadre qui veille au bien-être des employés dans une époque où les salaires ne constituent plus la seule base importante de la motivation. “Tout s’est accéléré trop rapidement avec le numérique et on finit par ne plus se voir au bureau et même dans les open spaces”, analyse Angelika Mleczko. “Le flex office peut parfois être déroutant alors que le télétravail, qui a de bons côtés, n’entretient pas forcément le sentiment d’appartenance à l’entreprise.” Le CHO se doit ainsi de créer du lien dans l’entreprise, entre les dirigeants et les collaborateurs, mais aussi entre les collaborateurs eux-mêmes, et faire en sorte que la peur de s’exprimer, de communiquer, intervienne le moins possible. “C’est un poste où on est l’allié du DRH, le bras droit du DG, insiste la consultante. Il faut travailler avec tous les services de manière transversale, participer à toutes les réunions du comité de direction et faire des feed-back, voir ce qui marche et réagir au quotidien.” De nombreux termes existent autour de ces nouveaux postes, plus ou moins bien sentis, ils se cherchent encore, mais vont dans le sens d’une démarche saine. L’implication de la direction est en ce sens déterminante. Elle se doit d’y croire et de jouer le jeu.


Chiffres clés

87 % des Français se déclarent satisfaits de leur qualité de vie au travail, soit une augmentation de 7 points depuis 2017. Parmi ces satisfaits, 24 % se disent même très satisfaits. Dans cette dernière catégorie, 30 % ont un bureau individuel.

66 % du panel (1 218 actifs français travaillant dans un bureau) travaillent dans un bureau fermé dont la moitié de façon individuelle. Dans les 34 % travaillant dans un open space, 22 % occupent un espace de moins de 10 personnes (12 % plus de 10 personnes).

37 % pensent que leur employeur ne se préoccupe pas de leur bien-être au travail. La part monte à 47 % dans les entreprises de 1 000 salariés et plus.

Le flex office concerne aujourd’hui 14 % des actifs français.

Source : Enquête Actineo/Sociovision, février 2019

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