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Jean Tirole « L’Homo economicus a vécu »

Pour le Prix Nobel 2014, le modèle théorique abstrait qui a dominé la science économique au XXe siècle est dépassé. Il défend une plus grande transversalité avec les sciences sociales

Les penseurs du siècle des Lumières, ainsi que leurs prédécesseurs, réfléchissaient aux comportements des individus et des groupes sociaux sans faire de distinction entre les sciences sociales. Adam Smith avait, par exemple, publié, dix-sept ans avant son célèbre traité La Richesse des nations, un livre remarquable intitulé La Théorie des sentiments moraux.Ce n’est que progressivement – et essentiellement au XXe  siècle – que les différentes cloisons scientifiques sont apparues, séparant artificiellement les activités humaines en différents objets d’étude, pour lesquels des méthodes d’analyse et de compréhension ont évolué chacune de leur côté. Pourtant, toutes les sciences sociales partagent bel et bien un même sujet d’étude, les mêmes individus et les mêmes groupes sociaux.

L’économie, par exemple, a construit son identité propre au XXe siècle, à travers, d’une part, une emphase particulière sur des méthodes statistiques et quantitatives, et, d’autre part, le concept d’Homo economicus. Cet Homo economicus est supposé défendre rationnellement ses intérêts, compte tenu de l’information dont il dispose. Un apport essentiel de cette approche et des recommandations associées est la mise en exergue des différences qui peuvent exister entre rationalité individuelle et collective : ce qui est bon pour un acteur économique n’est pas forcément bon pour l’ensemble de la société.

De l’abstraction au réalisme

Par exemple, un individu, une entreprise ou une administration peuvent choisir de polluer l’environnement plutôt que de réduire leurs activités ou de les rendre plus vertes ; une entreprise ou une banque peut abuser de son pouvoir de marché ou prendre des risques inconsidérés, au détriment des consommateurs ou du contribuable ; un politicien pourra faire passer sa carrière politique avant l’intérêt général en choisissant des politiques populaires mais contraires au bien commun, etc. Plus généralement, les économistes ont mis en exergue ce qu’ils appellent des « défaillances de marché » et des « défaillances organisationnelles », et ont conçu des politiques permettant de les pallier.

L’abstraction de l’Homo economicus s’est avérée très utile, mais elle ne fait pourtant pas longtemps illusion lorsqu’elle est soumise à l’épreuve de certains faits. Nous ne nous comportons pas toujours aussi rationnellement que le suppose la théorie, et avons des objectifs complexes, qui diffèrent entre individus. Nos choix peuvent ainsi être mus par une empathie, qu’elle soit réelle ou de façade (nous avons le souci de projeter une bonne image aux autres et aussi à nous-mêmes, un trait qui occupe une place prépondérante dans certains de mes travaux avec Roland Bénabou).

Ces mêmes choix peuvent dépendre de notre humeur du moment, de notre stress ou de notre fatigue. Ils peuvent souffrir de procrastination, c’est-à-dire de la tendance à maximiser notre bien-être à un instant donné au détriment de notre bien-être futur, parfois au prix d’une réduction de notre bien-être global : nous ne nous arrêtons pas de fumer ou de boire, regardons trop les écrans, faisons trop peu d’exercice et mangeons trop, n’épargnons pas toujours suffisamment et n’investissons pas assez dans les relations humaines. Nous sommes enfin victimes de nombreuses erreurs cognitives. L’humain est bien plus complexe dans sa prise de décision que ne le décrivaient les économistes du XXe  siècle. Au-delà de la psychologie, tout un corpus de savoirs fut négligé : sociologie, anthropologie, histoire, droit, sciences politiques, sciences de l’évolution…

Cette remise en cause de l’Homo economicus a peu à peu poussé l’économie à se rapprocher des autres sciences sociales, afin de mieux comprendre les comportements humains et ainsi améliorer ses connaissances, ses modèles et ses théories. Ce faisant, les économistes ont beaucoup appris et le nombre de théories économiques directement influencées par une ou plusieurs autres sciences sociales est en croissance rapide depuis les années 1980 ; cette tendance est déjà reflétée par l’attribution de trois prix Nobel d’économie liés au comportementalisme (Daniel Kahneman en  2002, Robert Shiller en  2013 et Richard Thaler en  2017) et un aux sciences politiques (Elinor Ostrom en  2009). L’Homo economicus a vécu, remplacé par un humain plus complexe, plus aléatoire, plus difficile à comprendre et à étudier, mais aussi plus réaliste.

Parmi les nombreux apports des sciences sociales à l’économie, on peut citer l’incorporation de l’Homo socialis. Les sociologues insistent, à juste titre, sur l’importance de ne pas analyser l’individu hors contexte, c’est-à-dire sans considérer son environnement social. L’individu fait partie de groupes sociaux et ces groupes affectent de multiples manières la façon dont il va se comporter : transmission de culture et de croyances, pression sociale, recherche d’identité et d’appartenance au groupe, confiance en autrui, influence de la réputation d’un groupe social sur les individus y appartenant, « narratifs » qui circulent au sein du groupe, structures d’autorité réelle et formelle, etc. J’ai, avec mes coauteurs, travaillé sur plusieurs de ces sujets, comme beaucoup d’autres économistes.

Plus généralement, les différentes sciences sociales ont bousculé notre vision de l’Homoeconomicus, que ce soit au travers de sa psychologie, de ses comportements hérités d’une longue évolution et du contexte historique, de sa boussole morale qui traduit sa vision idéale de la société dans laquelle il vit ou de sa considération pour le cadre légal dans lequel il évolue. Les économistes apprennent peu à peu à prendre en compte la complexité humaine dans leurs travaux, aidés par les apports de l’anthropologie, du droit, de l’histoire, de la philosophie, de la psychologie, de la science politique et de la sociologie.

Cette vision d’une plus grande transversalité au sein des sciences humaines et sociales m’a convaincu, ainsi que mes collègues, de la nécessité de créer un nouveau type de centre de recherches. En  2011, l’Institut des études avancées de Toulouse (Institute for Advanced Study in Toulouse, IAST), dirigé par Paul Seabright, a vu le jour avec pour mission la facilitation de projets de recherche multidisciplinaires. Avec une cinquantaine de chercheurs issus d’une dizaine de disciplines et un important réseau international de visiteurs, cette initiative a été un franc succès, d’une part en créant une vie scientifique riche et un intérêt croissant des communautés scientifiques internationales pour ce type de travaux, d’autre part en facilitant le rapprochement des économistes de l’Ecole d’économie de Toulouse avec les autres sciences sociales.

Réunification scientifique

Parmi les thèmes sur lesquels les chercheurs de l’IAST ont déjà publié des travaux pluridisciplinaires, on trouve : les défis éthiques des véhicules autonomes (par le psychologue Jean-François Bonnefon, dans Science, en  2016, et Nature, en  2018) ; les maladies du vieillissement chez les communautés indigènes en Amazonie (par l’anthropologue Jonathan Stieglitz dans The Lancet, en  2017) et l’impact du changement économique sur la coopération au sein de ces communautés (par Jonathan Stieglitz et l’économiste Astrid Hopfensitz dans Evolution and Human Behavior, en  2017) ; le rôle bénéfique du partage de l’information au sein des groupes (par le mathématicien Adrien Blanchet et le biologiste Guy Théraulaz dans Proceedings of the National Academy of Sciences, en  2017) ; les biais dans les décisions des juges et des jurys (par l’économiste et juriste Daniel Chen dans Quarterly Journal of Economics, en  2016, et l’économiste Arnaud Philippe dans Journal of Political Economy, en  2018).

Cette ouverture est cependant complexe à mettre en œuvre, notamment parce qu’elle suppose, pour le chercheur, de remettre en cause ses connaissances et théories et d’apprendre les méthodologies et travaux majeurs d’autres disciplines. Cette ouverture se limite le plus souvent à un croisement entre deux disciplines et une influence, par exemple, de la psychologie sur une étude d’économie, ou de l’économie sur un projet de recherche en histoire. Ces croisements bilatéraux sont un excellent début, mais ne sauraient être un aboutissement satisfaisant du rapprochement en cours des sciences sociales.

Je pense que la science sociale de demain sera plus unifiée qu’aujourd’hui et que les scientifiques y laisseront peu à peu disparaître leurs différentes étiquettes pour qu’elles soient reléguées au second plan d’un ensemble unifié de connaissances. De nouvelles formations interdisciplinaires, telle que celle que nous ouvrons à Toulouse, seront nécessaires pour que cette réunification ait lieu. Les chercheurs de demain devront être formés aux différentes méthodes et outils de toutes les sciences sociales et en comprendre les points de vue afin de mieux les combiner et ainsi atteindre une compréhension et une analyse de l’humain plus justes et plus précises. La réunification nécessitera de la part des différentes communautés scientifiques beaucoup de temps, d’efforts, d’ouverture aux techniques et aux idées des autres disciplines, ainsi que le développement d’institutions de recherche et de formation -allant dans ce sens.

Jean Tirole

 

Luc Boltanski et Arnaud Esquerre  » Economie et sociologie peuvent s’enrichir mutuellement « 

Les deux sociologues estiment que l’interpénétration actuelle des deux disciplines devrait contribuer à atténuer la virulence de leur antagonisme traditionnel

Un esprit (pour ne pas dire un spectre) hante le vaste domaine des sciences humaines et sociales (SHS) : celui de l’interdisciplinarité. Fréquemment évoqué à titre d’idéal, il s’incarne rarement dans des agencements assez robustes et durables pour apaiser les relations souvent difficiles entre disciplines académiques dont chacune entend à la fois être maîtresse chez elle et faire reconnaître sa prééminence. Une situation de ce genre est, depuis quelques décennies, particulièrement marquée dans le cas de deux disciplines, l’économie et la sociologie, qui devraient avoir tout pour s’entendre, ne serait-ce que parce qu’elles ont grosso modo le même objet : des êtres humains considérés en tant qu’ils interagissent et échangent et qui, ce faisant, composent ce que l’on appelle, par convention, des « sociétés ».

Or, dans le cas de ces deux disciplines, les relations de concurrence l’emportent souvent sur la coopération, parfois jusqu’à prendre un tour agonistique allant jusqu’à l’échange d’accusations croisées. Ces accusations prennent généralement appui sur deux registres argumentatifs très différents : celui de la politique et celui de la scientificité. C’est le cas, par exemple, lorsque des sociologues accusent en bloc l’économie d’être « de droite »,comme si les disciplines académiques héritaient d’une sorte de gène politique inscrit dans leur patrimoine, ce qui est absurde, et comme si elles n’étaient pas elles-mêmes traversées par des conflits. Ou encore quand des économistes prétendent s’arroger une prééminence dans l’ordre de la scientificité, comme si la façon dont leur discipline rend compte du monde constituait le mètre étalon de tout discours de vérité.

Acteur et chercheur

Les tensions tiennent surtout au fait que, en sociologie et en économie, la relation entre connaissance scientifique et réalité sociale s’est établie selon des modalités différentes, avec pour conséquence de faire reposer chacune de ces disciplines sur des paradigmes scientifiques différents.

Les SHS ont pour particularité de porter sur des êtres qui, non seulement, sont dotés de compétences qu’ils mettent en œuvre pour s’adapter à leur environnement, mais qui manifestent une réflexivité par rapport à ces compétences et sont par là en mesure de les modifier. Envisagés de cette façon, les êtres humains qui interagissent, y compris dans les sociétés sans écriture, disposent tous de « compétences » sociales, dont l’étude est précisément ce qui fait l’objet de l’anthropologie en tant que discipline scientifique, de même que leurs langues, en tant que modalités d’une capacité langagière universelle, font l’objet de la linguistique descriptive. Mais leurs compétences ne s’arrêtent pas là. Il n’est pas de société dans laquelle les êtres humains n’échangent pas des biens, matériels ou immatériels, et cela selon des modalités qui sont réglées par des normes, sujettes au changement. C’est à décrire ces modalités de l’échange que se consacrent l’anthropologie ou l’histoire économiques.

On doit remarquer que, dans les disciplines que nous venons de mentionner, anthropologie ou histoire, le savant dispose d’une extériorité par rapport à son objet, ce dernier étant éloigné soit dans l’espace, soit dans le temps. Il entreprend de représenter et parfois de modéliser les compétences des acteurs, mais il met en œuvre pour cela un savoir-faire qui n’est pas celui des acteurs. Ce savoir-faire est précisément ce que l’on appelle une méthode scientifique. Le chercheur produit par là une « connaissance » inaccessible du point de vue des acteurs, aussi compétents soient-ils.

Dernier bastion du positivisme

Il existe, en revanche, d’autres disciplines académiques pour lesquelles il existe une continuité entre compétences et connaissances. Elles se donnent pour objet de forger des connaissances qui ont vocation à modifier les comportements des acteurs, ainsi que les dispositifs au sein desquels ces acteurs interagissent et échangent. C’est le cas des disciplines du droit, qui définissent et modifient le système des normes sociales dans un certain cadre politique. Mais c’est aussi celui de la science économique, qu’elle intervienne sur le déroulement de la vie sociale par le truchement de la politique économique des Etats, de la gestion des entreprises ou de l’éducation des personnes ordinaires– l’idiome commun entre ces acteurs prenant cette fois la forme de la monnaie.Cela dans la mesure où les cadres de la vie économique dans lesquels ces personnes doivent agir sont eux-mêmes, pour une bonne part, des dispositifs construits en mettant en œuvre des connaissances créées par la science économique. On peut dire que, sous ce rapport, la science économique est une discipline d’ingénieur.

Cette incorporation de la science économique dans le fonctionnement même de la vie sociale ne signifie pas pour autant que cette discipline puisse se passer d’une extériorité, en l’absence de laquelle elle tendrait à se diluer dans une pluralité de pratiques empiriques de gestion et d’administration. Cet ancrage dans une extériorité, la science économique l’obtient pour une large part en se donnant une conception de la nature humaine dotée de propriétés très générales, traitées comme s’il s’agissait de capacités quasi universelles, comme l’intérêt, la rationalité ou encore la possibilité d’entrer à la fois dans des relations de concurrence et de coordination. Dans cette optique, aujourd’hui, l’économie se réfère à la psychologie cognitive, ce qui lui offre aussi l’avantage de tracer un chemin vers la biologie. Elle n’a alors pas besoin d’enquêter sur les compétences des acteurs en situation, comme le font l’anthropologie sociale, l’histoire, la linguistique et la sociologie. Elle ne s’y attache, en fait, que lorsque les attitudes des acteurs paraissent « irrationnelles », c’est-à-dire en désaccord avec les prévisions économiques, mais c’est alors avec l’intention de les modifier pour les rendre « rationnelles ». C’est la raison pour laquelle l’économie constitue aujourd’hui, dans le champ des SHS, le dernier bastion d’une science positiviste telle qu’on la concevait au XIXe  siècle. Une caractéristique de la sociologie est d’occuper une position intermédiaire et instable entre les deux paradigmes que nous venons, très schématiquement, d’identifier. Ajoutons que cette position a beaucoup évolué au cours du temps. Au XIXe  siècle, à ses débuts, et encore durant une grande partie du XXe  siècle, la sociologie a, particulièrement en France, incorporé un paradigme positiviste et elle a été conçue, comme ce fut le cas de l’économie, comme une science d’intervention, destinée notamment à guider les juristes et à inspirer des politiques.

Mais ce paradigme positiviste a été supplanté, au cours des dernières décennies, par un autre paradigme, « pragmatiste », mettant au premier plan l’étude des compétences sociales des acteurs et des dispositifs qu’ils mettent en place et au sein desquels ils agissent. Ce paradigme doit sans doute beaucoup à trois évolutions. D’une part, à ce que l’on a appelé le linguistic turn (« le virage linguistique »), qui a coïncidé notamment avec une prise de conscience du rôle joué par les processus de catégorisation dans la représentation de la réalité sur lesquels prenaient appui les approches positivistes. D’autre part, à un développement du rapport entre sociologie et histoire. Et, enfin, à ce que l’on pourrait appeler un accroissement du sentiment démocratique, suscitant une hostilité à l’égard d’un monde dans lequel les façons de vivre seraient en quelque sorte prédéfinies et évaluées, voire jugées, par des experts s’autorisant de leur savoir sociologique. La sociologie s’est ainsi orientée surtout vers l’établissement de tableaux du monde social et des changements sociaux, tableaux destinés à être rendus publics mais laissant les responsables politiques libres de s’en saisir ou de les ignorer.

La sociologie s’est heurtée, elle aussi, à la question de l’extériorité. Cette discipline, qui peut être vue comme une histoire et une anthropologie du présent, fait partie, à la différence de ces deux dernières disciplines, du monde qu’elle décrit. Elle a donc dû inventer des procédures afin d’explorer l’intérieur de ce monde, mais en le restituant depuis une position extérieure, le plus souvent en le considérant dans son ensemble, ce qui est impossible si on adopte d’emblée une position déterminée à l’intérieur. Si l’on accepte de définir la critique par l’extériorité, on peut dire que c’est d’abord en ce sens que la sociologie est toujours critique.

Pratiques inédites

Dans la conjoncture actuelle, sans doute l’espoir d’unifier l’économie et la sociologie est-il vain. On peut néanmoins penser que ces disciplines peuvent, du fait même de leur différence de paradigmes, s’enrichir mutuellement. C’est ce pari que fait la sociologie économique quand elle entreprend non seulement d’étudier les changements économiques contemporains, mais aussi d’analyser des pratiques inédites. C’est ainsi que, selon nous, il faut s’émanciper des catégories économiques mises en place au temps de l’essor industriel pour mettre en lumière des bouleversements dans la création et la distribution inégale des richesses intervenues en Europe depuis la désindustrialisation des années 1980 et le développement spectaculaire de ce que nous avons nommé « l’économie de l’enrichissement ».

On peut penser également qu’à côté de la sociologie économique il y a place pour une « économie sociologique » qui intégrerait dans le cœur de l’analyse économique les processus de réflexivité que développent les acteurs sociaux. La référence à un courant de science économique correspondant à ce label est loin d’être seulement utopique. L’économie sociologique peut se lire dans de nombreuses pratiques scientifiques, tant françaises qu’américaines, qui, par exemple, prennent pour objet les conventions sur lesquelles reposent la formation de niches de qualité, les coûts de transaction, les prophéties autoréalisatrices ou les relations entre réseaux et marchés. L’économie contemporaine est beaucoup plus sociologique qu’elle ne veut le laisser paraître. Elle ne perdrait rien à le reconnaître.

Par LUC BOLTANSKI et ARNAUD ESQUERRE

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