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A peine dévoilés, les « stress tests » bancaires provoquent le débat

Les autorités bancaires européennes se joignent aux banques pour pointer les limites des « stress tests » bancaires. En cause : le manque de clarté de leurs résultats. Aucun seuil n’est défini, personne n’échoue, personne ne réussit.

Le ton se durcit après les « stress tests » bancaires. Depuis la parution des résultats de l’édition 2018, le 2 novembre, les critiques pleuvent à l’encontre de cet exercice que viennent de subir les banques. Ces remarques émanent des banques, mais aussi des autorités bancaires européennes, ce qui est plus étonnant.« Le « stress test » s’est révélé lourd et ne satisfait pas tout le monde », a pointé mardi le patron de l’Autorité bancaire européenne (ABE), Andrea Enria, qui a pourtant lui-même organisé ces tests de résistances. Auditionné par le Parlement européen, l’homme doit devenir début janvier le nouveau shérif bancaire de la zone euro. Danièle Nouy, qui achève son mandat à ce poste, est aussi entrée dans le débat lundi, lors d’une conférence organisée par le quotidien allemand « Handelsblatt ».

Ce débat intervient au moment où les banques discutent avec la Banque centrale européenne (BCE) de leurs besoins additionnels en capitaux dans le cadre d’une procédure dit « SREP ». Or, les résultats aux « stress tests » viennent alimenter les calculs des superviseurs… Revue des principales critiques.

Des résultats difficiles à lire
Dans les « stress tests » de la Fed américaine, les établissements doivent parvenir en cas de scénario économique déprimé à maintenir leurs fonds propres au-dessus d’un seuil précis. Ceux qui n’y parviennent pas échouent, et doivent augmenter leurs fonds propres. Rien d’aussi net en Europe : aucun seuil n’est défini, personne n’échoue, personne ne réussit. L’idée est d’alimenter les superviseurs (la BCE pour la zone euro) d’une masse d’information à exploiter. Problème, même la BCE ne s’y retrouve pas, en raison notamment de la méthode employée par l’ABE. A l’issue d’un stress test « je veux savoir quelque chose que je ne connais pas encore sur les banques que je supervise », a pointé Danièle Nouy. Un banquier français admet toutefois que la lecture du test lui permet d’ajuster sa propre politique du risque.

Des conséquences floues pour les perdants
Le vice-président espagnol de la BCE, Luis de Guindos, a étonné en pointant les banques de la zone euro dont le ratio de fonds propres (CET1) tomberait sous le seuil de 9 % en cas de scénario extrême. Dans cette liste figure trois banques françaises. Or ce seuil de 9 % ne figure dans aucun texte. « Il n’y a pas de conséquence automatique des résultats des ‘stress tests’ en termes de demande en capital vis-à-vis des banques, affirme aux « Echos » François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. Les banques françaises sont bien capitalisées ». Malgré la sortie de son vice-président, la BCE partage le point de vue du banquier central français. « Les résultats individuels des banques aux ‘stress tests’ sont pris en compte […] seulement au cas par cas, déclare une porte-parole de l’institution européenne. Il n’y a pas d’automatisme ». Décidé à ouvrir le débat, Andrea Enria penche pourtant vers une approche plus mécanique. Sa suggestion ? Publier simultanément les résultats des tests (par l’ABE) et les mesures de supervision (par la BCE) afin de les coupler.

Des scénarios économiques incomplets
Le scénario économique dégradé que devront affronter les banques est scruté au moment de sa parution et généralement soupçonné d’arrière-pensées. L’édition 2018 des « stress tests » est ainsi réputée avoir épargné l’Italie, et plus durement secoué la Grande-Bretagne (pour cause de Brexit). « Pourquoi ne pas avoir testé la possibilité d’une sortie de l’Italie de la zone euro ? » déplore un banquier français. « Si on testait l’explosion du système, tout le monde serait naturellement à terre, mais un stress de ce type n’apporterait pas d’information très utile », réplique Bruno de Saint-Florent, associé chez Oliver Wyman.

Une méthode pas assez fine
Certaines banques – françaises en particulier – ont eu le sentiment de voir leur modèle de revenus mal appréhendé par les « stress tests » européens. « En cas de hausse brutale des taux, le test nous a imposé de payer des intérêts sur les dépôts à vue. Mais cela n’existe pas en France… », fait valoir un banquier. Autre critique, les banques sont testées de façon « statique » sans tenir compte de la manière dont elle s’adapterait en cas de tempête. « Par exemple, le test dégrade nos conditions de refinancement mais ne nous permet pas de repasser cette évolution à nos clients, en augmentant les prix des crédits notamment », reprend ce même banquier. L’exercice est aussi synonyme de frustration. « Nous avons mobilisé 50 personnes à temps plein pendant 12 mois. Or nos équipes ont peu d’explications sur la manière dont le résultat final est calculé », indique un autre banquier.

Edouard Lederer, Solenn Poullennec, Sharon Wajsbrot

La Fed américaine envisage d’assouplir les modalités en 2019

Le Congrès a laissé à la Fed la latitude pour choisir les banques soumises aux tests de résistance.

Le millésime 2019 des tests de résistance américains ne devrait guère ressembler aux précédents. Première à avoir imposé aux banques des « stress tests » annuels et publics dans le sillage de la crise financière de 2008, la Réserve fédérale (Fed) est en effet en train de revoir radicalement son approche. Pour la session de juin prochain, le nombre de banques soumises à l’exercice devrait ainsi avoir drastiquement diminué. Aux termes d’uneloi adoptée au Congrès fin mai, seules une douzaine de grandes banques de Wall Street, dont le bilan dépasse les 250 milliards de dollars, y seront soumises de façon automatique.

Les établissements de taille intermédiaire (actifs compris entre 100 et 250 milliards de dollars) n’auront en effet plus à s’y plier avec la même régularité. Ces derniers se plaignaient de contraintes trop lourdes, inadaptées à leurs modèles, souvent centrés sur un métier ou une région.

Moins de banques concernées
Le traitement qui s’appliquera à ces banques est en cours de discussion. « Le Congrès a laissé à la Fed la latitude pour définir le régime qui s’appliquera à ces banques à partir de 2019 », explique Guillaume Martin, stratégiste chez Natixis. Mais Randall Quarles, le responsable de la régulation bancaire à la Fed, a récemment plaidé pour les exempter complètement de tests cette année, privilégiant un examen un an sur deux.

Détail qui a son importance, Randall Quarles est pressenti pour remplacer l’an prochain Mark Carney, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, à la tête du Conseil de stabilité financière (FSB), qui cordonne la réglementation financière mondiale. Les modalités des tests américains devraient aussi évoluer. La Fed envisage en effet de revoir les scénarios des tests et de donner aux banques, même aux plus grandes, leurs résultats en avance, afin qu’elles élaborent en conséquence leur politique de distribution. Une approche qui reviendrait, dans les faits, à éviter qu’un établissement n’échoue aux tests publiquement.

La Fed a déjà procédé de cette façon en juin dernier, choisissant de prévenir Goldman Sachs et Morgan Stanley qu’elles allaient rater leurs tests avec un niveau de fonds propres sous les 4,5 % (des actifs) requis. Elle leur a proposé de s’engager à réduire l’enveloppe prévue pour leurs actionnaires avant d’arrêter son verdict. Ces dernières ont ainsi obtenu un feu vert conditionnel, nettement moins humiliant qu’un échec en bonne et due forme. La Fed a justifié son indulgence par l’impact de la réforme fiscale de Donald Trump, qui avait affecté négativement les comptes des banques, et réduit leur stock de capital disponible avant les tests.

Cet arrangement inédit a néanmoins été interprété comme un signe supplémentaire de la volonté de desserrement de l’arsenal réglementaire encadrant l’industrie financière depuis l’élection de Trump. En 2014, la banque centrale s’était en effet montrée beaucoup plus intransigeante avec Citi, qui avait échoué aux tests et dû renoncer à toute distribution de dividende ou rachat d’actions.

Elsa Conesa, Bureau de New York

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