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Les élus locaux veulent doper leurs territoires industriels

L’ETAT, LE PATRONAT ET LES ÉLUS LOCAUX DOIVENT BIENTÔT DÉSIGNER UNE CENTAINE DE ZONES DE RÉINDUSTRIALISATION PRIORITAIRES. LES INTERCOMMUNALITÉS S’ENGAGENT À DÉVELOPPER LEURS SERVICES, TELS QUE LES LOGEMENTS ET LES TRANSPORTS POUR ATTIRER LES COMPÉTENCES.
Remobiliser une centaine de territoires et leur main-d’oeuvre pour relancer l’industrie dans un donnant-donnant entre collectivités et entreprises. C’est le sens de la mission confiée en septembre par Matignon au député LREM Bruno Bonnell, à deux représentants des régions et des intercommunalités et à une chef d’entreprise, Clémentine Gallet (Coriolis Composites). Elle devrait livrer la semaine prochaine à l’occasion de la réunion du conseil national de l’industrie la carte des intercommunalités clefs, seules ou regroupées et ses premières propositions. Ce travail s’inspire en partie des propositions de l’Assemblée des communautés de France (AdCF) au printemps dernier. Les présidents d’intercommunalités, qui ont hérité par la loi NOTRe en 2015 de la compétence du développement économique local, proposent aux entrepreneurs un pacte productif dans la centaine de territoires industriels, une sorte de donnant-donnant.

Leur raisonnement  ? Les politiques publiques savent bien aider les gros industriels et les hautes technologies mais bien moins le tissu présent dans les plus petites communes de moins de 20.000 habitants. C’est là où le déclin industriel a fait le plus mal : -38 % de baisse de l’emploi en quarante ans, à peine compensée par la hausse des services. «  Le critère de sélection des territoires doit être la très forte dépendance à l’emploi industriel. Et nous avons de nombreux exemples de relance. Au nord-ouest de Nancy, le bassin de Pompey ou celui de Valenciennes », explique Nicolas Portier, délégué général de l’AdCF.

Crèches adaptées
A cette maille, un élu local et un représentant des industriels constitueront une nouvelle gouvernance territoriale. La priorité que la mission Bonnell confirmera concerne le recrutement et la formation. Les signes de reprise des dernières années butent massivement sur le manque de main-d’oeuvre. Parmi les pistes étudiées, les collectivités proposent de rapprocher leur attractivité de celles des grandes villes en développant une offre de services adaptée aux employés des usines. Nicolas Portier cite pour modèle la crèche aux horaires étendus de 5 h 30 à 22 h 30 de l’agglomération Seine-Eure en Normandie. Les élus locaux comptent aussi proposer des moyens de transport spécifiques, cibler le logement des employés ou l’accompagnement des conjoints.

La mission devrait aussi recommander l’allègement des normes qui pèsent sur les sites industriels pour accélérer la reconversion des friches. «  Nous mettons encore sept ans en moyenne pour sortir un foncier économique », déplore Nicolas Portier. L’AdCF plaide aussi pour un toilettage de la fiscalité des industriels. «  Les baisses de charge des dernières années ont surtout profité aux professions libérales, aux commerçants, tandis que les secteurs exposés, comme l’industrie, ont été écartés de ces avantages. C’est le cas, par exemple, de la réforme de la taxe professionnelle ou les allègements de charge sur les bas salaires, les usines employant du personnel qualifié », rappelle Nicolas Portier.

Matthieu Quiret 

La Ferté-Bernard, un bastion industriel en milieu rural

Situation géographique, fiscalité, ultraspécialisation, équipements publics… tels sont les ingrédients de résistance industrielle de cette petite ville sarthoise.
On trouve une étonnante densité d’usines autour du bourg de La Ferté-Bernard, placé sur l’autoroute A11 venant de Paris et filant vers le Grand Ouest. Cette situation est l’un des atouts de cette petite ville rurale du nord-est de la Sarthe, là où d’autres municipalités avaient tout fait pour éviter ce passage. L’abondance du foncier et une « fiscalité très modérée » contribuent aussi à fixer l’industrie, estime Didier Reveau, maire (UDI) de cette cité de 9.200 habitants au coeur d’un bassin de vie de 30.000 âmes.

La Ferté-Bernard bénéficie d’abord d’un socle historique d’industries agroalimentaires avec Socopa, l’un des plus gros abattoirs d’Europe, et les traditionnelles fabriques de charcuterie, telles Prestige de la Sarthe ou Bahier, spécialiste de la rillette en plein essor. Une filière métallurgique et électronique est également ancrée de longue date avec Souriau, fabricant de connecteurs pour l’aéronautique, BeLink dans l’électronique embarquée ou Delta Composants, entreprise familiale de 200 personnes oeuvrant notamment dans le câblage, de la gravure, du micro-usinage et du microperçage.

Fleurons industriels
A cela s’ajoutent des fleurons d’autres secteurs, tels Serac, fabricant de machines de remplissage, Agem, dans le meuble sur mesure, Securlite, un acteur innovant de l’éclairage à Led, ou Dupuy Equipements, spécialiste du matériel de désenfumage. S’il est un dénominateur commun, « c’est la façon dont ces entreprises ont su innover et se spécialiser », estime Antoine Taffin, président d’un club des entrepreneurs local contribuant à un vif esprit de coopération interentreprises. « Cette diversité est un amortisseur de crise », ajoute Didier Reveau. « Le fait que bon nombre d’entreprises soient tournées vers l’international est un autre facteur de résistance. »

Attractivité
Si quelques nuages semblent planer sur la filière automobile, la quasi-totalité des entreprises du bassin cherchent à recruter, projet peu aisé malgré un taux de chômage encore à 7 %. « Les entreprises locales sont relativement habituées à ces tensions, elles ont donc acquis une certaine maturité en la matière », tempère Astrid Combemorel, directrice territoriale de Pôle emploi. Sur ce sujet, l’un des enjeux est l’attractivité du territoire. Jean-Carles Grelier, député (LR) de la circonscription, évoque une politique mise en oeuvre dès les années 1970. « L’intuition fut de travailler dans tous les domaines : écoles, médecins,  commerces , équipements culturels et sportifs », décrit l’élu, évoquant « 4.500 licenciés sportifs pour 9.200 habitants. » Ce combat n’est toutefois jamais gagné. La couverture GSM et l’accès au haut débit restent à parfaire. Et en quelques années la ville a perdu la moitié de ses médecins en dépit d’une  maison de santé qui fut une initiative pionnière.

Emmanuel Guimard

 

L’industrie française, plus rurale, se déplace vers l’ouest

 

Le Commissariat général à l’égalité des territoires publie le nouveau visage de l’industrie. 70 % des emplois dépendent d’usines plus traditionnelles ancrées autour des petites villes.
L’industrie française a changé de visage et la politique publique d’aide doit s’y adapter. Dans une nouvelle publication, le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) montre que le profond mouvement de désindustrialisation enregistré par la France depuis les années 1970 s’est doublé d’une recomposition géographique de la carte des usines.

« 65 % de l’industrie se trouve maintenant dans des villes de moins de 20.000 habitants qui ne représentent que 49 % de la population. La désindustrialisation des métropoles est achevée, ces dernières ont su rebondir dans la high-tech ou les services », affirme Hugo Bévort, directeur des stratégies territoriales au CGET.

La saignée des industries du Nord-Est et du Bassin parisien est bien connue. Entre 1975 et 2014, la part de ce secteur dans l’emploi est passée au niveau national de 29 à 13 %, mais dans les Hauts-de-France elle a chuté de 39 à 14,9 % et de 37,4 à 17,1 % dans le Grand Est. L’Ile-de-France a carrément divisé sa part industrielle par 3,6 à 7,9 %. A contrario, la Bretagne n’a reculé que de 3 points, à 14,4 %, et les Pays de la Loire de 10 points, à 16,9 %. L’industrie est du coup aujourd’hui répartie de façon plus homogène que dans les années 1970.

Trois territoires positifs
L’analyse plus fine de ces mouvements montre une autre réalité que le déclin généralisé. Sur un temps plus court, depuis 2008 et la dernière crise financière, trois territoires français ont réussi à créer de l’emploi industriel : la Bretagne, le Jura et l’Occitanie.

Le CGET a aussi raisonné à une échelle plus petite des bassins d’emploi. Il apparaît alors que dans 25 zones d’emploi sur les 322 de l’Hexagone, la part industrielle a augmenté depuis 1975 et elles sont toutes situées à l’Ouest. La zone de La Ferté-Bernard, près du Mans, a la double singularité par exemple de faire partie des 10 % les plus industrielles grâce à un essor de 32 à 42 % de la part des emplois industriels. La plus petite commune de Ploemel, près de Vannes, se distingue aussi par un emploi industriel de 10 points supérieur en trente ans.

Les zones périurbaines concentrent maintenant un quart de l’emploi industriel, qui y est surreprésenté par rapport au cinquième de l’emploi global. On y trouve les activités intermédiaires et de services aux entreprises sensibles aux coûts fonciers, sociaux et des transports. Les activités matures, elles, s’éloignent davantage encore pour réduire le coût d’implantation et la masse salariale.

Ce mouvement français vers l’ouest est d’autant plus surprenant que la désindustrialisation de l’Europe a clairement concentré l’industrie en son coeur, entre l’Allemagne et les pays de l’Est, déplumant les bords de l’Europe de leurs usines.

« Aujourd’hui quand une usine s’installe en France, et il y en a eu une centaine depuis le début de l’année, il y a deux chances sur trois qu’elle s’installe à proximité de petites et de moyennes villes. Précisément là où on en a le plus besoin. Alors que, quand une activité de service s’installe, elle a neuf chances sur dix de s’installer dans une métropole. »
Edouard Philippe au Conseil national de l’industrie (20 novembre 2017)

Matthieu Quiret 

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