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La planche à billets des banques centrales n’a-t-elle vraiment aucune limite ?

Les banques centrales disposent d’une prérogative exorbitante qui est de faire tourner « la planche à billets  », grâce à quoi elles créent de la richesse nominale ex nihilo. Celle-ci peut prendre la forme de billets de banque au sens concret du terme, mais en réalité il s’agit de simples jeux d’écriture par lesquels l’institut d’émission achète des titres financiers, des dettes d’État et même des titres d’entreprise qu’elle gardera dans son bilan. Ces liquidités facilitent grandement la vie économique, et avant tout celle des États qui peuvent ainsi financer sans pleurs leurs déficits.

Reste bien sûr une limite évidente à ce mécanisme, la confiance dans la monnaie. Comment comprendre en effet cette fiction, qu’un billet dont le coût de fabrication ne dépasse pas 8 centimes ait une valeur faciale de 100 euros acceptée de tous ? C’est tout le miracle de la monnaie « fiduciaire » (fides veut dire « confiance »).

Longtemps, la planche à billets a eu très mauvaise réputation, spécialement en Allemagne depuis l’hyperinflation des années 1920, qui au départ a été une réaction de détresse des autorités allemandes aux exigences françaises des réparations de guerre. Un siècle plus tôt, en 1832, Goethe avait décrit parfaitement les méfaits de la planche à billets dans sa pièce la plus célèbre, Faust : Méphistophélès y conseille à l’empereur d’imprimer des billets pour satisfaire ses sujets qui pourront acheter monts et merveilles, avant que ces derniers ne s’aperçoivent très vite que cette monnaie de singe était un leurre.

Paradoxe du confinement 
Jens Weidmann, l’actuel président de la Bundesbank, aime à citer Faust pour exprimer ses réticences vis-à-vis de la politique de « quantitative easing », ces achats d’actifs pratiqués par la BCE à partir de 2015, la forme moderne de la planche à billets. Reste qu’on ne constate à ce jour aucune perte de confiance dans la monnaie puisque l’inflation des prix à la consommation ne décolle pas en Europe !

Il peut paraître paradoxal aujourd’hui de créer encore plus de monnaie alors que le problème majeur des Européens confinés dans leur logement est qu’ils ne produisent pratiquement plus rien. À quoi bon ces 750 milliards d’euros déversés par la BCE d’ici à la fin 2020 ? Cette somme doit se comparer aux 12 500 milliards du PIB annuel de la zone euro dont elle représente exactement trois semaines. Le temps pendant lequel les États, en tout cas en France, vont prendre à leur charge tous les revenus ou presque des ménages et des entreprises. Or la période de confinement risque de durer plus que trois semaines…

La première utilité de ces 750 milliards est donc d’assurer les trésoreries de chacun. La seconde  finalité de l’aide : la BCE est une banque centrale pas comme les autres, elle fédère 19 États, 19 économies réagissant très différemment aux chocs comme le Covid-19. Il en va alors de leur cohésion et de l’existence même de l’euro. C’est ce que Christine Lagarde ne semblait pas avoir compris le 12 mars, déclarant que la BCE n’avait pas à se soucier de l’écart de taux entre les États de la zone euro. Fatale erreur de jeunesse désormais réparée ? Espérons que 750 milliards suffiront.

JEAN-PIERRE ROBIN

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