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2018, une année noire pour la réputation des géants américains du numérique

Vie privée, désinformation, éthique : les géants du Web ont subi de nombreuses critiques, sans réussir à convaincre de leur bonne foi.

TECHNOLOGIE Trente et un. C’est le nombre de scandales liés à Facebook depuis janvier 2018, d’après une liste publiée par Buzzfeed. L’année a été particulièrement rude pour le premier réseau social mondial, accusé pêle-mêle de déséquilibrer les démocraties dans le monde, tuer à petit feu la vie privée en ligne, mettre en péril le modèle économique déjà fragile des médias, aggraver l’addiction au smartphone ou faciliter l’organisation d’opérations terroristes. Une année de colère, d’incompréhension et d’excuses. Une année, aussi, d’images fortes. En avril, pour la première fois de sa carrière, Mark Zuckerberg a été forcé d’apparaître à deux reprises devant le Congrès américain. De ces auditions resteront les photos du PDG de Facebook hagard et blafard, entrepreneur brillant de 34 ans devenu ennemi des gouvernements et du grand public en quelques mois. Entraînant dans sa chute les autres géants du Web, dont les faiblesses ont elles aussi brusquement éclaté au grand jour.

Les origines de la tempête sont anciennes. Le 8 novembre 2016, Donald Trump est élu 45e président des États-Unis. Comme Barack Obama avant lui, le candidat républicain a su utiliser les réseaux sociaux pour mobiliser les foules. Mais très vite, des éléments troublants alertent les politiques et la justice américaine. S’ensuivra un long travail d’enquête, toujours en cours, sur les tentatives d’ingérence russes de l’élection présidentielle. Fin décembre, deux rapports remis au Sénat américain sont arrivés à la même conclusion : des trolls, financés par la Russie, ont sciemment semé la confusion dans l’opinion publique américaine sur Facebook, Instagram, Twitter ou YouTube, à coups de contenus outranciers ou de désinformation. Le but était d’encourager les soutiens de Donald Trump à aller voter et, au contraire, à détourner des urnes ceux ayant un penchant démocrate. Cette stratégie a aussi été empruntée de l’autre côté de l’Atlantique, lors du scrutin pour le Brexit. Ces découvertes choquantes provoquent une séquence politique inédite. Anciens chouchous de Washington, à l’ère Obama, les dirigeants des géants du Web sont sèchement convoqués les uns après les autres à s’expliquer devant le Congrès américain. Comment n’ont-ils rien vu venir ? Comment lutter contre le fléau de la désinformation en ligne ? Ils n’ont pas vraiment de réponse.

Fronde des employés 
C’est sur ce contexte déjà tendu qu’explose le pire scandale de 2018. En mars, le New York Times et le Guardian révèlent l’affaire Cambridge Analytica, du nom d’une société britannique spécialisée dans l’analyse de données à des fins de communication électorale. Cette dernière a exploité de manière frauduleuse les données de 87 millions d’utilisateurs Facebook jusqu’en 2015, au profit de la campagne de Donald Trump. Outre son aspect politique, l’affaire montre aussi à quel point le modèle économique du réseau social est mal connu du grand public et des politiques. Le chiffre d’affaires de ­Facebook repose sur la récolte d’informations personnelles sur les internautes, au sein du réseau social et en dehors, utilisées pour constituer des profils très précis. Ils sont ensuite vendus à des entreprises pour toutes sortes de fins, y compris politiques. En 2018, la vie privée en ligne est devenue un enjeu démocratique en Europe. Le 25 mai, après des années de négociations, est entré en vigueur le règlement européen de protection des données personnelles (RGPD). Ce texte impose des règles strictes aux entreprises traitant les informations des citoyens européens. Les premiers concernés sont évidemment les géants du Web. Ils s’y sont préparés à l’aide d’une armée d’avocats. Ils n’avaient pas prévu, en revanche, que le RGPD ferait des émules en dehors de l’Europe. Les États-Unis travaillent eux aussi sur une loi fédérale pour mieux protéger la vie privée de leurs citoyens en ligne, après un premier texte ambitieux adopté en Californie. Officiellement, les géants du Web y sont tous favorables. En coulisses, leur lobbying est intense pour s’assurer que leurs activités ne soient pas trop restreintes. Facebook a perdu 2 millions d’utilisateurs en Europe cette année. Le RGPD lui aura fait plus de mal que tous ses autres scandales réunis.

Enfin, 2018 a marqué le début d’une fronde inédite, aux formes multiples, des employés des entreprises de nouvelles technologies. Chez Facebook, une dizaine de dirigeants ont pris la porte en quelques mois. Google a subi plusieurs manifestations d’ampleur, pour s’opposer à sa politique concernant le harcèlement sexuel au travail, et ses velléités de collaborer avec la censure chinoise. Microsoft a été critiqué pour sa collaboration avec l’ICE, l’agence en charge de l’immigration aux États-Unis. Des employés d’Amazon ont dénoncé le développement d’un outil de reconnaissance faciale utilisé par les forces de police. Habituellement choyés et fidèles à leurs employeurs, ces salariés se sont rebiffés, dénonçant avec force l’hypocrisie et l’éthique à géométrie variable de leurs dirigeants. Les temps ont changé.

Le plus grave, pour les entreprises des nouvelles technologies, n’est pas tant la somme de ces scandales. C’est plutôt ce qu’ils disent sur les relations des internautes avec les géants du Web. En 2018, quelque chose a changé, de manière irréversible. Jusqu’ici, ces entreprises bénéficiaient d’une bienveillance. Leur domination sur le quotidien des utilisateurs et sur l’économie inquiétait. Mais elles savaient aussi impressionner par leur innovation, leur capacité à faciliter la communication des citoyens, et leurs performances financières. Cet équilibre est perdu. Depuis 2018, la Silicon Valley ne parvient plus à rassurer.

Lucie Ronfaut

Lina Khan, la juriste qui fait trembler Amazon

Les mots « monopole », « démantèlement » ou « antitrust » semblent tout droit sortir d’un autre âge, celui du pétrole et des chemins de fer du début du siècle dernier. Mais en 2018, ils ont ressuscité à la faveur inattendue d’une brillante juriste américaine, Lina Khan. Ses idées font planer sur Amazon la menace d’un démantèlement.

Tout commence en 2017 quand Lina Khan, alors âgée de 27 ans, publie dans une obscure revue universitaire Le Paradoxe antitrust d’Amazon, le tableau le plus complet du pouvoir tentaculaire qu’a acquis l’entreprise. Cet article a, entre-temps, été consulté des millions de fois et, surtout, lui a valu les honneurs du New York Times en 2018 ainsi qu’un siège à la Federal Trade Commission, le régulateur américain chargé de la protection des consommateurs.

Ses idées bousculent la politique de régulation actuelle. « En étudiant l’histoire de l’antitrust et le modèle d’Amazon, je me suis rendu compte qu’il y avait plusieurs points aveugles dans la façon dont nous pensons la régulation », explique Lina Khan au Figaro. Ce point aveugle est dû à un changement idéologique survenu il y a une quarantaine d’années sous l’impulsion d’ultralibéraux américains. Alors qu’avant les années 1980, l’antitrust se méfiait de l’intégration verticale et veillait à maintenir une concurrence loyale à l’échelle d’un marché, la doctrine contemporaine se préoccupe en priorité des bénéfices ou inconvénients immédiats pour le consommateur. En d’autres termes, son objectif est surtout de maintenir les prix à un niveau acceptable. Et c’est cette approche qui a, selon Lina Khan, conduit à ignorer les dangers du modèle d’Amazon. « En termes de coûts comme d’efficacité du service, Amazon est remarquable », reconnaît Lina Khan.

Or, l’impact d’Amazon doit aussi s’évaluer à plus long terme à l’échelle d’effets de domination sur un marché et même sur la société, défend la juriste. « Amazon est devenu un maître dans la façon de faire levier de sa puissance économique pour obtenir des décisions politiques qui lui sont favorables », s’inquiète Lina Khan. L’entreprise a « des avantages fiscaux considérables, avec la promesse fallacieuse de créer des emplois : ceux-ci sont souvent de courte durée et entérinent la précarité avec de faibles salaires et des mauvaises conditions de travail », poursuit-elle. En outre, « la stratégie d’Amazon en termes de fiscalité est ce qui lui a permis de s’ériger en géant mais aussi ce qui empêche aujourd’hui tout concurrent de jouer à armes égales », note la juriste.

Inquiétude du Sénat 
Dans un pays enclin au laisser-faire, l’idée qu’Amazon bloque la compétitivité et l’innovation dans tous les secteurs où il s’infiltre obtient de plus en plus d’écho. De nombreux sénateurs américains poussent l’idée de s’attaquer au monopole des Gafa, à l’image de la démocrate pressentie pour la ­prochaine élection présidentielle, Elizabeth Warren.

Mais c’est paradoxalement ­Donald Trump qui est l’un des plus fervents opposants d’Amazon, à l’égard duquel il a déjà évoqué la menace du démantèlement. Dans une série de tweets incendiaires en mars dernier, le président américain fulminait contre Jeff Bezos qui utilisait le service postal américain comme son « coursier de service », sans pour autant participer à l’entretien des infrastructures publiques. Il faut dire que le président ne digère pas les attaques du Washington Post, quotidien racheté par Jeff Bezos.

Derrière cette attaque se lit aussi l’aveu d’une difficile vérité : Amazon est devenu, en vingt ans à peine, aussi puissante qu’un État. Sa capitalisation, qui s’est envolée au-dessus du milliard cette année, en fait l’un des groupes les plus puissants au monde. Mais face à la menace de démantèlement, l’entreprise a beaucoup plus à craindre qu’un contrôle fiscal.

Elisa Braun

Apple et Huawei victimes de la guerre sino-américaine

Les deux géants de l’électronique font l’objet d’attaques à répétition qui finissent par peser sur leur dynamisme commercial.

Rien ne va plus. Après avoir été la première entreprise à franchir le cap des 1 000 milliards de capitalisation boursière cet été, Apple s’enfonce. Le groupe ne vaut plus « que » 742 milliards de dollars. Près de 400 millions de dollars de capitalisation boursière sont partis en fumée depuis le mois d’octobre. Certes, Wall Street s’inquiète toujours et encore de la capacité d’Apple à se réinventer face à un éventuel ralentissement des ventes d’iPhone. Surtout, les marchés sont préoccupés par les conséquences de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis. Apple est la victime collatérale par excellence, avec ses produits conçus aux États-Unis et fabriqués en Chine : sa double appartenance fait qu’il n’est jamais dans le bon camp.

Le temps où les mesures fiscales annoncées par Donald Trump profitaient à Apple paraît très lointain. Désormais, le président américain menace d’instaurer des barrières à l’entrée pour les appareils produits en Chine et rêve de voir la marque rapatrier des usines sur son territoire. Si les tarifs douaniers augmentaient de plus de 25 %, Apple pourrait délocaliser sa production hors de Chine. Le groupe envisage déjà d’étendre sa production indienne aux iPhone haut de gamme, alors que jusqu’à présent seuls ses smartphones d’entrée de gamme y sont fabriqués.

Pris en tenaille entre la Chine et les États-Unis, Apple risque de voir ses ventes pénalisées par une augmentation des taxes, et les marges chuter, avec un renchérissement des coûts de production. Dans le même temps, les ventes d’Apple en Chine sont menacées par Qualcomm. Le fabricant de microprocesseurs traîne Apple devant les tribunaux aux quatre coins de la planète, l’accusant de violer ses brevets.

Huawei dans le viseur  
En Chine, la sentence est tombée début décembre, avec à la clef l’interdiction de vendre tous les modèles d’iPhone compris entre les versions 6 et X. Depuis, Apple s’acharne à faire des mises à jour pour tenter d’échapper à la sanction. La peine est très lourde pour la firme à la pomme, la Chine représente 20 % de son chiffre d’affaires mondial annuel, soit 52 milliards de dollars sur 265. La Chine pourrait utiliser le contentieux Qualcomm pour durcir le ton face à Apple en riposte aux attaques de Donald Trump sur Huawei.

Le président américain a fait du groupe chinois son bouc émissaire industriel. Il est accusé de tous les maux, à commencer par celui d’être un sous-marin de Pékin, mettant à profit ses équipements de réseau télécoms et ses smartphones pour espionner les entreprises et le gouvernement américains. La direction de Huawei a beau démentir officiellement ses accusations, demander aux États-Unis de produire des preuves, rien n’y fait. Washington a fait rayer Huawei de la liste des fournisseurs pour la 5G aux États-Unis et encourage ses alliés à lui emboîter le pas. La Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Japon, la Grande-Bretagne ont répondu présent. L’Allemagne y réfléchit. La France regarde. « Il n’y a pas de base militaire américaine sur notre territoire, ce qui prive les États-Unis d’un levier de pression dans ce dossier », explique un proche du dossier. Les groupes chinois sont déjà interdits de cité sur tous les équipements dits critiques en Europe.

Elsa Bembaron

En 2019, la France fera payer les Gafa

Dans son allocution aux Français le 10 décembre dernier, Emmanuel Macron a tranché : une plus grande justice fiscale passe par la taxation des géants américains d’Internet, Google, Apple, Facebook et Amazon (GAFA), qui prospèrent en France tout en ne payant que très peu d’impôts sur notre territoire. La France a décidé d’agir seule, sans attendre le projet de taxation européenne, qui n’arrive pas à trouver un consensus parmi les États membres. Mi-décembre, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, précisait dans les colonnes du Figaro : « Nous allons d’abord mettre en place pour 2019 une taxation des géants du numérique. J’espère qu’elle s’inscrira dans un cadre européen. Mais en tout état de cause, la taxation française aura un champ d’application plus large. La taxation européenne ne concerne que les revenus de la publicité, nous voulons aussi taxer les revenus tirés des plateformes et de l’utilisation des données personnelles. Cela rapporterait environ 500 millions d’euros en année pleine. » Ce montant est 10 fois celui que les Gafa ont acquitté au fisc français en 2017. Google, Apple, Facebook et Amazon n’ont payé que 43 millions d’euros d’impôts alors que leur volume d’activité en France est estimé à près de 13 milliards d’euros.

Le gouvernement n’a pas encore précisé le mécanisme qui permettra de récupérer les 500 millions ni le texte législatif qui le créera. Cette disposition pourrait être inscrite dans le projet de loi de finance rectificative pour 2019 ou le projet de loi de finance pour 2020.

 

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